Pétrifier

Alors que le monument frôle déjà les nuages, un curieux phénomène est apparu. Certains d’entre nous se transforment en pierre, devenant une partie du monument à force d’y projeter toute leur âme. Les symptômes de cette transformation en pierre, nous les avons tous. Notre corps s’alourdit, nos gestes ralentissent et nous nous déplaçons difficilement.

J’ai de plus en plus de mal à écrire ce récit comme la fable du monument sur les murs. Des moins atteints viennent m’aider, je leur dicte l’histoire. Ils me déplacent de temps en temps, pour que je puisse suivre l’avancée du texte, de notre histoire.
Je veux juste tenir jusqu’à la fin, mettre moi-même le point final sur la pierre la plus haute du monument.

Je me penche devant le dernier mot avec dans une main un marteau et dans l’autre un pique. Je tape de tout ce qui me reste de force mais mon geste se fige définitivement alors que le marteau touche le pique et que le point sur la pierre apparaît. Je suis encore vivant et dicte ces dernières phrases avant de ne devenir qu’une statue gardienne du monument qui hantera les visiteurs et leur rappela qu’ici vécurent des hommes et des femmes, des enfants… Qu’ici il y eut une ville… Qu’ici nous pointons d’un doigt accusateur le ciel et le reste du monde…

La fable pour souvenir

«De cette ville, il ne reste rien que notre douleur qui s’élève en un cri sourd vers le ciel. Ouvrez les yeux, sondez votre cœur. Qu’avez-vous fait pour empêcher la tragédie qui nous emporta tous, vivants et morts ? Ce monument vous accusera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun contemporain aux terribles événements qui s’y déroulèrent. Les enfants de vos enfants y reviendront peut-être y rallumer l’espoir et la vie reprendra alors son cours pour que cette ville renaisse.»

Ainsi commence la fable de ce monument. Faute de feuille, je l’écrit en gravant le texte sur les murs en espérant qu’ils tiennent assez longtemps pour que le pardon fasse son œuvre.

Construire

Le monument avançait lentement et prenait une forme plutôt pyramidale, en escalier. La base s’élargissait au fur et à mesure que le bâtiment s’élevait. chaque niveau supérieur était plus petit que le précédent ce qui permit de cheminer plus facilement d’un niveau à l’autre et d’y amener les matériaux. Tout ce que nous trouvions nous servait à la construction. Des briques, des pierres, des morceaux de béton plus ou moins gros, des restes de véhicules, des ustensiles divers, nous ramassions tout. Selon les compétences, des parties du monument tenait avec du ciment, de la glaise. La ville se recréait sous une forme inattendue et totalement libre. De cette liberté dont nous fumes privés pendant des années.

Il m’est de plus en plus difficile d’écrire car le papier aussi sert la construction. Je voudrais réussir à écrire la genèse du monument que les étrangers qui y passeraient puissent en comprendre le sens. Je voudrais que notre geste au-delà de notre souffrance, de nos blessures et de nos lâchetés, rappelle à tous la tragédie de cette ville et l’ignorance volontaire du reste du monde. Ce monument est autant notre rédemption qu’une accusation violente.

Les survivants

Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir autant de survivants à cette ville. Ils affluaient de partout. Certains avaient dû se cacher dans les montagnes, d’autres comme moi plutôt vers les forêts ou plus loin la mer. D’autres encore étaient restés dans la ville, malgré le nettoyage.
Il ne restait plus grand chose de la ville, des décombres et les traces des rues. La place que j’avais observé était méconnaissable. L’immeuble où je m’étais planqué a été rasé. Une impression étrange se dégageait de ce lieu, une absence d’odeur. Une absence de vie.
Je ne sais plus ce qui s’est vraiment passé, si quelqu’un a suggéré de le faire. Le silence étant de mise, je crois que nous nous y sommes mis sans réfléchir. Nous bâtissons un monument. Plus qu’une stèle ou un vulgaire monument aux morts, nous élevons la nouvelle ville avec pour fondation cette place maudite. Il y a assez de décombres pour construire une tour massive qui brandira notre rage au monde indifférent.

Le monument – épilogue

babel

«Où les survivants hantent les ruines
Où les âmes se perdent de chagrin
Où les gestes s’unissent
Où le deuil devient une accusation.»

Retour aux ruines

Mon retour ressemble à ma fuite. Je me cache, évite les chemins, trouve quelque cache, rencontre des personnes qui m’aident un peu. Jusqu’à ce qui reste de la ville.
Je m’approche lentement, craignant quelques soldats embusqués prêts à me fumer.
Et là je tombe sur des personnes qui, comme moi, retourne dans cette ville poussées par ce même besoin d’y être, d’arrêter de fuir.
Pas un mot n’est échangé.
S’il y avait des soldats, ils ont fui. Peut-être ont-ils tenté de repousser tous ces gens au début puis, débordés, se sont enfuis à leur tour. Je ne sais pas. J’y suis, je les suis, sans rien dire, je n’ai plus envie de parler, je n’ai plus rien à dire.
Nous savons tous ce qui s’est passé. Je suis sans doute un des rares temoins encore vivant mais les rumeurs ont propagé l’horreur. L’horreur de cette ville abandonnée de tous parce qu’elle ne représente aucun enjeu stratégique ou économique. Puis l’horreur du massacre. Mes photographies, mon témoignage, les journaux en parlent, j’ai pu en voir circuler lors de mon retour.

Quitter la ville

J’attendais la nuit pour repartir. Avant cela, j’avais réécris tout mon récit et transmis le manuscrit à un éditeur. C’était mon dernier geste avant de fuir à nouveau. Peu m’importait maintenant de savoir ce que mon témoignage allait devenir.
Ce que je raconte maintenant, personne ne pourra le lire, mon journal se perdra dans ce voyage retour.
Y retourner. Sans doute la pire idée jamais eue. Pas de raison ici, juste un besoin profond d’y aller, de ne plus fuir, de ne plus être lâche. Une fois là-bas je ne sais pas ce qui m’attend. Des soldats gardent sans doute la ville, protégeant le sanctuaire.  Je préfère y mourir que de continuer à vivre en lâche. Je suis sans doute déjà mort, détruit en profondeur par ces années vécues à survivre dans la ville assiégée. Tout mon corps en porte les stigmates, toute mon âme est gangrenée.

Une personne rencontrée m’a dit que je devais souffrir d’un traumatisme post quelque chose, que c’était normal mon état, mes idées noires et la culpabilité. Il fallait que je survive, que mon témoignage et les photographies n’étaient pas suffisants. Ma présence par contre pouvait faire bouger les choses. Quelles choses ? Je lui avais d’abord posé la question en toute naïveté puis j’avais insisté : quelles choses ? Cela fait combien d’années que cette ville est assiégée, combien d’années que des groupuscules la contrôlent dans le mépris général. Je n’y croyais plus. Ce témoignage et les photographies se sont séparés de moi, je n’y suis plus attaché. Et je garde le souvenir de ces événements, eux ne me quittent pas, ils continuent à me détruire et cette souffrance, je ne la supporte plus. Je ne veux pas vivre avec elle, je ne veux pas apprendre à vivre avec elle, je veux la faire disparaître.

Repartir

Maintenant je voulais repartir.
Impossible pour moi de rester ici, dans cette ville si loin de la guerre. Ici les habitants travaillaient normalement, faisaient la fête, vivaient. Je ne m’y sentais pas à ma place, je n’y étais pas à ma place, je ne me voyais que comme un errant. Un réfugié de plus, un survivant au mieux, un possible traître au pire.

Repartir. Quitte à errer, le faire jusqu’au bout et ne pas rester ici. Le bruit très lointain de la guerre finira bien par écraser cette ville, même avec toute cette protection étrangère. Et même si elle ne vient jamais ici, j’aurais toujours en moi une part de cette guerre qui me laissera intranquille. Je verrais ainsi tout confort comme une menace, tout silence comme l’annonce d’un combat. Et pourtant je n’ai pas abusé du confort. J’ai vécu et dormi dans la rue. Parfois manger au restaurant offert par un journaliste, mais rien de plus. Je n’ai rien gagné avec mes photos, j’aurais trouvé indécent de toucher de l’argent pour avoir survécu à un massacre. Je me sentais tellement lâche. D’avoir tué, d’avoir fui, d’être barbare recueilli comme victime dans une ville en paix.

Je n’ai pas cherché à savoir s’il y avait d’autres survivants, j’avais peur de me trouver soit  face à des ennemis infiltrés cherchant à éliminer tous les témoins, soit face à des mutilés qui auraient, malgré ma lâcheté, survécu.

Étranges vacances

Ce temps dans cette ville, c’était presque des vacances. Je n’eus pas de mal à trouver un des hôtels qu’occupaient les journalistes. Ils m’accueillirent tout d’abord avec beaucoup de méfiance. Il devait y avoir de nombreuses rumeurs qui circulaient, de faux témoignages aussi. Quand je racontais mon histoire, peu sont ceux qui me croyaient. Et je les comprends.

Après avoir réussi à développer mes photos en en faisant plusieurs exemplaires, je commençais à leur montrer la réalité. Et c’est ainsi que mes photos commencèrent à circuler, surtout dans les journaux et les sites d’informations étrangers. Ici, les informations passaient mal, il y avait aussi un peu de censure. J’ai fini par les pellicules à un journaliste américain. Il disait vouloir en faire un véritable reportage. Je ne lui faisais pas plus confiance que cela mais mon désir de me débarrasser de ça l’emporta. Je devais témoigner, je l’ai fait.

Témoigner

Par précaution, j’ai attendu la nuit avant de sortir et de gagner la ville. Je ne savais pas s’il y avait des Check Point à franchir, ni même s’il y avait des combats ici aussi. Le complexe était presque désert. J’ai croisé quelques personnes qui semblaient zoner. Une fois sorti de cette partie un peu abandonnée de la ville, je me suis retrouvé dans des rues qui me rappelaient ce qu’avait pu être celle que j’avais quitté. Des rues tranquilles. Je croisais quelques militaires mais ce n’était plus la même armée. Il y avait des casques bleus surtout. Ils n’étaient pas là pour tuer ou exterminer mais pour protéger. Je me suis donc lentement détendu.

Le centre ville était assez loin, dans un cadre hors temps au bord de la mer. Après ce que je venais de vivre, c’était surréaliste.

Il fallait maintenant que je trouve des journalistes. Ou des compatriotes. Que je puisse développer les photographies, que je puisse les montrer. Il fallait que je témoigne de ce qui s’était passé là–bas. Depuis que j’avais changé de vêtements et quitter l’uniforme, les pellicules étaient maintenu sur mon torse avec des bandes de tissus, sous la chemise et le pull. Je pouvais maintenant les enlever. Elles ne craignaient plus rien.